Est-il permis en Islam d’écrire les versets coraniques, de les laver et d’en boire l’eau pour chercher une guérison?

 


La pratique consistant à écrire des versets du Coran ou des invocations sur un support propre, à les effacer avec de l'eau pour la faire boire à un malade en vue de la guérison est une question classique du droit musulman (Fiqh).

1. Synthèse du jugement juridique

• Avis de la majorité des juristes et des écoles (Hanafite, Malikite, Chaféite, Hanbalite ainsi que de nombreux savants du Salaf) :
La permission, à condition que le texte soit exclusivement coranique ou issu d'invocations légitimes, avec une encre pure et comestible (comme le safran), et que la croyance soit claire sur le fait que la guérison vient uniquement d'Allah.

• Avis minoritaire / de précaution (Certains savants anciens et contemporains) :
L'abstention ou le caractère déconseillé, privilégiant la récitation directe (Ar-Rouqya) et le souffle dans l'eau (an-Nafs), méthodes explicitement rapportées dans la Sounnah prophétique.

2. Les arguments du Coran et de la Sounnah

A. Le Coran comme source de guérison générale

Les savants qui autorisent cette pratique s'appuient sur la portée générale des versets établissant que le Coran est une guérison pour les maux spirituels et corporels :

﴿ وَنُنَزِّلُ مِنَ الْقُرْآنِ مَا هُوَ شِفَاءٌ وَرَحْمَةٌ لِلْمُؤْمِنِينَ ﴾
« Nous faisons descendre du Coran ce qui est une guérison et une miséricorde pour les croyants ».
— Sourate Al-Isrā' (17:82)
﴿ قُلْ هُوَ لِلَّذِينَ آمَنُوا هُدًى وَشِفَاءٌ ﴾
« Dis : "Il est, pour ceux qui croient, un guide et une guérison" ».
— Sourate Fussilat (41:44)

B. La Sounnah prophétique sur la lecture sur l'eau

Le Prophète (paix et salut d'Allah sur lui) a validé l'usage de l'eau combinée à la récitation coranique. D'après le Hadîth rapporté par Abou Dâwoûd (n° 3885) concernant Thâbit ibn Qays ibn Chammâs :

« أَنَّ رَسُولَ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ أَخَذَ تُرَابًا مِنْ بَطْحَانَ ، فَجَعَلَهُ فِي قَدَحٍ ، ثُمَّ صَبَّ عَلَيْهِ مَاءً ، وَنَفَثَ عَلَيْهِ فِيهِ ، ثُمَّ صَبَّهُ عَلَيْهِ »
« Le Messager d'Allah a pris de la terre de Bathân, l'a mise dans un récipient, y a versé de l'eau, a soufflé dedans [avec récitation], puis l'a versée sur lui ».

Les juristes ont étendu ce principe à l'écriture coranique lavée dans l'eau.

3. Les récits des Compagnons et des Suivants (Salaf)

La base juridique de l'écriture et du lavage des versets repose sur des transmissions authentiques des premières générations :

1. 'Abdoullâh ibnou 'Abbâs (qu'Allah l'agrée) :
Il est rapporté par Ibnou Abî Chaybah dans son Mousannaf et cité par l'Imam Ahmad et Ibnoul-Qayyim :

« أَنَّهُ أَمَرَ أَنْ يُكْتَبَ لِامْرَأَةٍ تَعَسَّرَ عَلَيْهَا وِلَادُهَا أَثَرٌ مِنَ الْقُرْآنِ ، ثُمَّ يُغْسَلَ وَتُسْقَى »

« Il a ordonné que l'on écrive pour une femme dont l'accouchement était difficile des passages du Coran, puis qu'on les lave à l'eau et qu'on les lui donne à boire ».

2. Moujâhid ibnou Djabr (l'éminent disciple d'Ibnou 'Abbâs) :

« لَا بَأْسَ أَنْ يُكْتَبَ الْقُرْآنُ وَيُغْسَلَ وَيُسْقَاهُ الْمَرِيضُ »

« Il n'y a pas de mal à écrire le Coran, à le laver [avec de l'eau] et à le faire boire au malade ».

3. Aboû Qilâbah :
Ayyôub as-Sakhtiyânî rapporte :

« رَأَيْتُ أَبَا قِلَابَةَ كَتَبَ كِتَابًا مِنَ الْقُرْآنِ ، ثُمَّ غَسَلَهُ بِمَاءٍ وَسَقَاهُ رَجُلًا كَانَ بِهِ وَجَعٌ »

« J'ai vu Aboû Qilâbah écrire un texte du Coran, puis le laver avec de l'eau et le donner à boire à un homme qui souffrait ».

4. Les avis au sein des quatre écoles juridiques

1. L'école hanafite (Al-Hanafiyyah)

Les Hanafites autorisent l'écriture de versets sur des récipients ou supports purs pour être bus. L'Imam Ibnou 'Âbidîn mentionne dans sa Hâshiyah :

« جَازَ كَتْبُ آيَاتٍ وَغَسْلُهَا وَشُرْبُهَا لِلاسْتِشْفَاءِ »

« Il est permis d'écrire des versets, de les laver et de boire cette eau pour la recherche de la guérison ».

2. L'école malikite (Al-Mâlikiyyah)

L'école de l'Imam Mâlik autorise l'écriture de versets avec une substance pure (comme le safran ou l'eau de rose) pour en boire l'eau. L'Imam Al-Kharshî explique dans son commentaire sur le Moukhtasar Khalîl :

« لَا بَأْسَ أَنْ يُكْتَبَ الْقُرْآنُ فِي إِنَاءٍ أَوْ لَوْحٍ وَيُغْسَلَ وَيُسْقَى لِلْمَرِيضِ تَبَرُّكًا وَاسْتِشْفَاءً »

« Il n'y a pas de mal à écrire le Coran dans un récipient ou sur une ardoise, de le laver et de le donner à boire au malade par recherche de bénédiction et de guérison ».

3. L'école chaféite (Ash-Shâfi'iyyah)

Les juristes chaféites considèrent cet acte comme permis sans aversion. L'Imam An-Nawawî écrit dans Al-Madjmoû' Sharhoul-Mouhadhdhab :

« لَوْ كَتَبَ الْقُرْآنَ فِي إِنَاءٍ ثُمَّ غَسَلَهُ وَسَقَاهُ الْمَرِيضَ : فَقَالَ الْقَاضِي حُسَيْنٌ وَالْبَغَوِيُّ وَغَيْرُهُمَا : لَا بَأْسَ بِهِ »

« Si l'on écrit le Coran dans un récipient puis qu'on le lave et qu'on le donne à boire au malade, Al-Qâdî Houceyn, Al-Baghawî et d'autres ont affirmé : il n'y a aucun mal à cela ».

4. L'école hanbalite (Al-Hanâbilah)

L'Imam Ahmad ibnou Hanbal a explicitement validé cette méthode. Son fils 'Abdoullâh rapporte dans Masâ'il al-Imâm Ahmad :

« رَأَيْتُ أَبِي يَكْتُبُ لِلْمَرْأَةِ إِذَا عَسُرَ عَلَيْهَا وَلَادُهَا فِي جَامٍ أَبْيَضَ أَوْ شَيْءٍ نَظِيفٍ يَكْتُبُ حَدِيثَ ابْنِ عَبَّاسٍ... ثُمَّ يَغْسِلُهُ وَتُسْقَاهُ »

« J'ai vu mon père écrire pour la femme dont l'accouchement était difficile, sur une coupe blanche ou un objet propre, le récit d'Ibnou 'Abbâs... puis il le lavait pour qu'elle le boive ».

5. Positions des grands savants et comités de jurisprudence

• Cheikhoul-Islam Ibnou Taymiyyah (Madjmoû'oul-Fatâwâ) :

« وَيَجُوزُ أَنْ يُكْتَبَ لِلْمُصَابِ وَغَيْرِهِ مِنَ الْمَرْضَى شَيْئًا مِنْ كِتَابِ اللَّهِ وَذِكْرِهِ بِالْمِدَادِ الْمُبَاحِ وَيُغْسَلُ وَيُسْقَى ، كَمَا نَصَّ عَلَى ذَلِكَ أَحْمَدُ وَغَيْرُهُ »

« Il est permis d'écrire pour la personne touchée par un mal ou pour d'autres malades des passages du Livre d'Allah et de Son rappel avec une encre licite, puis de laver cela et de le leur donner à boire, comme l'a textuellement stipulé Ahmad et d'autres ».

• Ibnoul-Qayyim (Zâdoul-Ma'âd, 4/170) :
Il a consacré un développement aux remèdes spirituels en mentionnant que plusieurs prédécesseurs (Salaf) utilisaient l'écriture coranique lavée pour soulager les maladies et le mauvais œil.

• Cheikh 'Abdoul-'Azîz Ibnou Bâz :
Il a statué que cela est permis conformément à ce qui est rapporté des Salaf, tout en précisant que la récitation directe avec souffle (an-Nafs) dans l'eau est encore plus conforme à la Sounnah.

• Le Comité Permanent de l'Ifta (Al-Ladjnah Ad-Dâ'imah) et Cheikh Mouhammad ibnou Ibrâhîm Âl Ach-Cheikh :
Ils ont également conclu à la validité de la démarche, comme consigné dans les recueils de fatwas consultables sur IslamQA (Fatwa n° 111809).

6. L'avis de précaution et ses motivations

Certains savants (tels que Ibrâhîm an-Nakha'î parmi les anciens, ou Cheikh Al-Albânî parmi les contemporains) ont déconseillé ou réprouvé cette pratique pour les motifs suivants :

  1. Absence de texte prophétique direct : Le Prophète (paix et salut sur lui) pratiquait principalement la récitation orale accompagnée du souffle sur le malade ou dans l'eau.
  2. Prévention des dérives et superstitions : Dans de nombreuses régions, cette pratique a parfois été mélangée à des talismans obscurs, des carrés magiques ou l'usage d'encres chimiques nocives.

7. Conditions impératives pour que la pratique soit licite

Pour que cette pratique demeure conforme à la législation islamique, les juristes fixent les conditions suivantes :

  • 1. Clarté du texte : Le contenu écrit doit être composé uniquement de versets clairs du Noble Coran, de noms d'Allah ou d'invocations conformes à la Sounnah. Tout symbole incompréhensible, chiffre cabalistique, lettre isolée sans sens ou invocation d'entités inconnues relève de la sorcellerie ou de l'associationnisme (Chirk) et est strictement interdit.
  • 2. Pureté et innocuité des éléments : L'encre doit être rituellement pure et sans danger pour la santé (comme le safran dilué avec de l'eau pure ou de l'eau de rose). Le support (ardoise, assiette, papier propre) et l'eau doivent également être parfaitement propres.
  • 3. Respect du Coran : L'eau ne doit pas être gaspillée ni jetée dans des endroits impurs (éviers d'eaux usées, lieux d'aisance).
  • 4. Rectitude de la croyance (Al-'Aqîdah) : Garder la certitude que ces versets et cette eau ne sont que des causes matérielles/spirituelles (Asbâb), et que le Guérisseur unique est Allah :
    ﴿ وَإِذَا مَرِضْتُ فَهُوَ يَشْفِينِ ﴾
    « Et quand je suis malade, c'est Lui qui me guérit ». (Sourate 26, verset 80)

⚠️ Remarque importante

Les règles et arguments présentés dans cet article s'appliquent exclusivement à l'écriture de versets coraniques pour la recherche de la guérison et du soulagement des maux.

Ils ne sauraient en aucun cas cautionner les pratiques de charlatanisme ou de maraboutage (recherche d'attirance, de pouvoir, de richesse, d'emploi, etc.), qui relèvent de la superstition et dévient du cadre islamique authentique. Qu'Allah nous accorde une saine compréhension de notre religion et nous guide constamment vers ce qu'Il aime et agrée.

Cheikh Boureima Abdou Daouda

Niamey, le 13 août 2026

www.cheikhboureimaabdoudaouda.com